L’Europe est-elle née à Bouvines ?

La Montagne 26/07/2014

Yves Carroué
yves.carroue@centrefrance.com

La petite commune au grand nom célèbre cet été les 800 ans de la bataille de Bouvines.? – Photo BEP

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Ce 27 juillet 1214, à Bouvines, non loin de Lille, l’arrière-garde des troupes de Philippe-Auguste, roi de France, est attaquée par Otton IV de Brunswick, empereur du Saint Empire romain germanique. Le Capétien, sa cavalerie constituée de ses vassaux, principalement ceux du vieux domaine royal d’Hugues Capet, et les milices envoyées par des villes mettent en déroute la coalition montée par le roi d’Angleterre, Jean sans Terre, avec l’appui de deux grands seigneurs du royaume de France, le comte de Boulogne et le comte de Flandre, et de seigneurs étrangers (*).

Jean sans Terre, déjà vaincu à La Roche-aux-Moines (dans l’actuel département du Maine-et-Loire), le 2 juillet, perd tout espoir de vengeance contre le roi de France qui a peu à peu conquis, entre 1202 et 1206, les possessions de la couronne anglaise alors aux mains de la dynastie Plantagenêt : Normandie, Anjou, Maine, Poitou. Sur le continent, ne reste au frère cadet de Richard C’ur de Lion et dernier fils d’Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine que le duché maternel.

La tactique choisie par les Français de Philippe-Auguste, en nombre inférieur (6.000 environ contre 10.000 coalisés), de combattre sur un terrain plat et dégagé cerné de bois et de marais qui empêchèrent l’ennemi de se déployer, leur permit, selon les historiens, de profiter à plein de leur cavalerie. Et, bien que se battre un dimanche chiffonnât quelque peu le roi de France, cette victoire est considérée comme un acte fondateur de la monarchie française et l’ouverture d’une période, le XIII e siècle, particulièrement faste pour le pays. Elle sera marquée par le règne de saint Louis, petit-fils de Philippe-Auguste, né juste avant Bouvines.

Pour l’Angleterre, paradoxalement, la défaite se traduit aussi par des évolutions décisives : affaibli par ce énième échec, Jean sans Terre devra, en 1215, concéder à ses barons la célèbre Magna Carta qui constitue les racines du parlementarisme britannique. Cette « Grande Charte des libertés d’Angleterre » garantit le droit à la liberté individuelle. Elle limite les excès du pouvoir royal et établit l’ habeas corpus qui empêche, entre autres, l’emprisonnement arbitraire. Le texte institue également le contrôle de l’impôt par le Grand Conseil du royaume.

Des historiens considèrent que la défaite d’Otton explique l’impossible unification de l’Allemagne, partagée en de multiples et parfois minuscules royaumes et principautés civils ou ecclésiastiques, avant le XIX e siècle. Faute, comme les Capétiens, de parvenir à s’imposer sur l’aristocratie, les grandes familles germaniques (Habsbourg, Wittelsbach ou Luxembourg) se concurrenceront durant des siècles.

Le 700 e anniversaire de Bouvines a été célébré en juillet 1914 alors que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche, à Sarajevo, ouvrait aux nations européennes les portes d’un conflit majeur d’une ampleur encore inédite. La stèle commémorative servira, à la fin du conflit, de monument aux morts. Un lien est fait avec la bataille de Bouvines. Y figure une inscription de Paul Bourget : « La bataille de la Marne, c’est Bouvines renouvelé à 700 ans de distance ». Les ennemis n’étaient plus les mêmes, Anglais et Français combattant ensemble deux empires germaniques, l’Allemagne et l’Autriche. En 1918, l’issue du conflit crayonne l’épure d’une nouvelle Europe. Il faudra la Seconde Guerre puis la chute du mur de Berlin pour voir son visage actuel. Durable ?

(*) L’Histoire n° 399 (mai 2014) a consacré un dossier à la bataille de Bouvines. Rappelons que l’historien Georges Duby est l’auteur d’un mémorable Dimanche de Bouvines (Gallimard, 1973).

Yves Carroué
yves.carroue@centrefrance.com