L’église St Pierre de Bouvines, sanctuaire commémoratif de la bataille de 1214

Article Croix du Nord - 14 juin 2014

Les vitraux de l'église St Pierre de Bouvines

Les vitraux de l’église St Pierre de Bouvines

Jean-Louis Pelon poursuit son circuit du patrimoine religieux de la région qui passe cette fois par l’église Saint-Pierre de Bouvines

C’était  en l’an du Seigneur 1214, le dimanche 27 juillet, que les Européens de l’époque se rencontrèrent pour « trancher » (c’est le mot) leurs différends dans un large espace ouvert, entre marais et forêts, entre Lille et Tournai. Le centre du champ de bataille est de nos jours marqué par un oratoire entouré de quatre vieux platanes : la « Chapelle aux arbres », dédiée à « Notre-Dame de bonne fin » à 2,5 km à l’est de l’église du village.

Un index pointé vers le ciel

Celle-ci est bâtie à la fin du XIXe siècle à l’emplacement exact d’un lieu de culte chrétien sur lequel on a des témoignages écrits depuis l’an Mil et des poussières. Elle étonne toujours autant les riverains que les passants ou les pèlerins occasionnels. Elle n’a pas sa pareille : de la pierre blanche au lieu des briques habituelles du Nord, des ardoises violine surplombant les pannes rousses des maisons villageoises, des baies gigantesques… Tel un index gigantesque pointé vers le ciel, la flèche du clocher (qui culmine à 52 m au-dessus du niveau de la mer) indique la direction symbolique du salut, après nos batailles terrestres. Sise sur un léger promontoire près de la Marque, à quelques encablures de la frontière, elle aurait été implantée en bordure d’une voie romaine, à l’emplacement d’une villa gallo-romaine, elle-même située sur un temple plus ancien, d’après certains archéologues qui viennent d’effectuer des « fouilles préventives » à proximité.

Plus c’est beau, moins c’est cher

La précédente église, rafistolée de siècle en siècle, considérée depuis les années 1840 comme indigne de l’événement glorieux qui jadis s’était déroulé presque sous ses murs, fut démontée en mars 1880. La nouvelle, construite par les artisans de la commune, vit la première messe célébrée le 15 août  1882. L’architecte lillois Auguste Normant, après avoir dû plusieurs fois reprendre ses plans, suivit le conseil du très républicain ministre des Beaux-Arts : « À événement exceptionnel, église exceptionnelle ! » Lors de la réception des travaux en 1886, le devis se montait à 63 000 F, inférieur aux prévisions : plus c’était beau, moins c’était cher ! Voilà donc une église néogothique à parement en pierres de Lezennes (lancis en « pierre de minier », lors de la restauration 2011) avec soubassement de grès. Son style reprend celui en vogue au XIIIe siècle, qui faisait encore fureur chez bien des architectes du XIXe, disciples d’E. Viollet-le-Duc. Une nef unique en forme de croix latine orientée, précédée d’une tour sur porche, le chœur étant fermé par une abside à trois pans. Le volume intérieur est voûté sur des croisées d’ogives bombées en voilures de briques, le tout en un seul niveau pour mettre en valeur le trésor : les hautes verrières.

Fécondation « in vitraux »

Car ici le visiteur est invité, pour ainsi dire, à une « fécondation in vitraux »… La lumière solaire, véhicule de la lumière divine, traverse vingt et une verrières éclatantes de vives couleurs (26 m2chacune), capables d’éclairer même nos ténèbres intérieures. Le maître-verrier lorrain Emmanuel Champigneulle (1860-1942) proposa d’endosser la responsabilité de créer ce chef d’œuvre, après en avoir présenté auparavant quelques « échantillons » lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 (celle de la tour Eiffel). Félix Dehau (1846-1934), maire du village durant 62 ans de suite, en finança une partie. Le reste le fut par souscription nationale : les 177 donateurs (familles ou communes) sont identifiables grâce aux blasons qui entourent les épisodes de la bataille, narrée en images étonnamment composées et dessinées. Le comité qui dirigea ces travaux s’inspira de la Philippide, épopée en vers latins (douze Chants, 326 p. aux éd. Paléo) à la gloire du roi Philippe Auguste, rédigée par Guillaume le Breton, chapelain du roi, témoin oculaire de cette « miraculeuse » bataille de Bouvines.

Effet garanti, même sur les âmes les plus « blindées », notamment quand un organiste comme le Roubaisien Philippe Lefebvre, titulaire des orgues de Notre-Dame de Paris, vient s’installer à la console (Mutin-Cavaillé-Coll) installée ici en 1911. La totalité de l’édifice, en cours de restauration, a été classée Monument Historique en décembre 2010.

L’église est ouverte tous les jours de 9 h à 17 h. Messe à 18 h 30 le 1erdimanche du mois, précédée d’une visite guidée à 17 h sans réservation. Elle sera au centre de la commémoration des 800 ans de la bataille de Bouvines en ce mois de juillet 2014 (voir notre article)

Jean-Louis Pelon

Agrégé de lettres modernes, Jean-Louis Pelon a passé une thèse de littérature à l’Université de Lille 3. Pigiste dans divers journaux régionaux ou nationaux, il a enseigné à la Catho de Lille, puis a mené une carrière d’enseignant-chercheur à l’Université P. Mendès-France (Grenoble 3) et à l’USTL (Lille 1). Guide-conférencier des Villes et Pays d’art et d’histoire, il encadre visites guidées, randonnées littéraires, ou balades et publie des ouvrages sur le patrimoine du Nord – Pas-de-Calais. Vous retrouvez sa chronique tous les mois dans Croix du Nord.