Il y a 800 ans, la France naissait à Bouvines

Le Point.fr – Publié le  - Modifié le 

 

Le 27 juillet 1214 était un dimanche. Et contrairement au dernier Mondial, les Français firent mordre la poussière aux Allemands. Reportage.

Le XIXe siècle a largement célébré cette bataille qui vit Philippe-Auguste défaire deux ennemis héréditaires.
Le XIXe siècle a largement célébré cette bataille qui vit Philippe-Auguste défaire deux ennemis héréditaires.

Que fais-tu ce soir ?, me demande un ami au téléphone. Je suis à Bouvines, je lui réponds. Et comme il en doute, je tends mon iPhone : « À mort, le Capétien ! À mort, le Capétien ! » peut-il entendre. Ce 3 juillet 2014, pour le plaisir des gens du cru, on ressuscite l’écho du tumulte lointain des chevaliers français qui, il y a 800 ans exactement, sauvèrent la patrie pour la première fois en danger. Dans ce son et lumière, la plaine flamande de Bouvines résonne à nouveau de cris teutons, qui vouent aux gémonies Philippe-Auguste. La partie a failli se jouer dans le grand stade de Lille. Mais les 350 000 euros prévus pour le spectacle – l’équivalent d’un an de budget de la commune de Bouvines – ont obligé à se rabattre sur la prairie de l’UFCV (Union française des centres de vacances) fondée ici, il y a près d’un siècle, par un ancien maire de Bouvines, Félix Dehau. L’actuel élu, Alain Bernard, a beau être le premier président de la métropole lilloise (chargé des finances !), il faut savoir raison garder. Il se presse tout de même près d’un millier de personnes sur les gradins aménagés. En cette veille du France-Allemagne, on vient, pour se donner du courage, revoir les Français mettre la pâtée à Otton, l’empereur germanique, et à son attelage de traîtres et de bras cassés : Ferrand, le comte félon de Flandres, Salisbury l’Anglais, qui représentait le roi Jean sans Terre, et Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, autre seigneur français passé à l’ennemi. Ce soir, la France va battre l’Allemagne 1 à 0 et il en sera ainsi pendant trois longues soirées d’été, sous le croissant protecteur de la lune, qui veillait déjà sur ce royaume de France et de Philippe-Auguste que Bouvines fit croître également.

 

 

 

« L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche. Le dimanche est le jour du Seigneur. On le lui doit tout entier… » Ainsi débute le célèbre livre de Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, que Pierre Nora avait commandé en 1973 à l’éminent historien du Collège de France, pour sa collection « Trente journées qui ont fait la France ». Bouvines a fait la France. Ce fut même la première bataille à la faire, bien avant Marignan, Rocroi, Valmy ou Marengo… C’était donc le 27 juillet, mais nos ancêtres n’avaient sans doute pas prévu les congés estivaux, peu propices aux commémorations. Les édiles de Bouvines ont pris les devants. Depuis avril, on fête ces 800 ans. Fin mai, une étonnante reconstitution de la bataille en Playmobil a eu lieu au sein même de l’église Saint-Pierre de Bouvines. 8 000 figurines (chevaliers, fantassins, avec tous leurs écus, leurs armes) habillées par un couple de passionnés. Les écoles des environs sont venus admirer. Car en plus des Playmobil, il y a la BD. Cette incroyable BD en 21 vitraux de l’église qui racontent l’exploit.

 

 

Commémorer Bouvines ne date en effet pas d’hier. Mais du XIXe siècle. Logique : on y avait défait deux ennemis héréditaires, les Anglais et les Allemands. On y vit aussi, longtemps avant Valmy, la naissance d’une nation en armes : à côté des 1 300 chevaliers représentant la noblesse, 4 000 à 6 000 sergents à pied, diligentés par dix-sept communes, avaient dit oui à l’appel du roi. Parmi elles, Arras, Abbeville, Beauvais, Soissons, Compiègne, Corbeil… Le futur tiers état.

 

Après 1870, Bouvines prit du galon. Les Prussiens venaient de nous mettre la pâtée, il fallait trouver dans notre passé un petit remontant. On se rappela que le Teuton avait mordu la poussière et laissé tomber son aigle dans la plaine de Flandres. On rasa donc l’antique chapelle de Bouvines où Philippe-Auguste, dit-on, s’était recueilli avant de livrer bataille, pour construire dans les années 1880 une spectaculaire église dont le haut clocher domine la plaine (seule la croix d’origine a été conservée sur la nef). Une souscription nationale avait été lancée. On avait même fait appel aux descendants des familles qui avaient combattu avec le roi, comme les Montmorency. Nobles, bourgeois, tout le monde paya. La partie inférieure, héraldique, évoque les souscripteurs, sous la partie historique (la scène représentée) et la partie spirituelle (souvent des anges), qui trône au sommet. Avançons jusqu’en 1914. Il s’agit alors de commémorer les 700 ans de la bataille. En cette période de tension avec le voisin allemand, on commande une immense stèle pour l’été 1914. La guerre retarde l’inauguration et la stèle se transforme en… monument aux morts du village sur lequel on lit ce rapprochement vertigineux de Paul Bourget : « La bataille de la Marne, c’est Bouvines renouvelé à 700 ans de distance. »

 

 

Un siècle plus tard, le maire, Alain Bernard, est un homme heureux. Il vient d’obtenir le classement de la plaine de Bouvines (30 kilomètres carrés) parmi les Sites remarquables de France. L’effet 800 ans : le Conseil d’État vient de rendre un avis positif. Déjà traversée par la ligne TGV (enterrée), la plaine n’a pas à redouter cette ligne électrique européenne THT (très haute tension) qui mobilise la ville voisine de Mons-en-Pevèle contre les Goldorak de 70 mètres de haut qu’on leur promet. On parle un temps électricité. Puis eau. Je suis guidé vers la fontaine Saint-Pierre que l’on rejoint par un bout de la chaussée Brunehaut, l’ancienne voie romaine. Au fond d’un verger, une volée de marches descend vers un oratoire rappelant que Philippe-Auguste, priant sous un frêne, apprit ici que l’ennemi arrivait de Tournai. L’ensemble date aussi de la fin du XIXe siècle, comme la chapelle aux Arbres, située à la sortie de Cysoing, où le roi est censé avoir été désarçonné. Avant la bataille, à Valenciennes, nos ennemis s’étaient partagé la France. À une époque où l’on préférait pourtant faire prisonnier que tuer – pour obtenir une rançon – ils voulurent occire Philippe-Auguste et en finir avec un royaume qui sous ces arbres fut bien près de périr. Malgré le trafic de la D917, on essaie de se recueillir : après la victoire, une croix avait été fichée en terre, pour rappeler le lieu précis où la France frôla la mort. Plus tard, après le désastre de Waterloo, Napoléon emprunta ce chemin dans sa retraite, mais il ne fut pas sauvé. Et en 1870, les Prussiens établirent ici leur campement pour assiéger Lille. Il semblerait que certains lieux aimantent la guerre.

Au loin, en rase campagne, on aperçoit le carrefour de l’Arbre. Un autre genre de combat puisqu’il s’agit d’un passage obligé du Paris-Roubaix. Quand les coureurs sont passés, on lève la fourchette à L’Arbre, restaurant étoilé, ancienne maison de tolérance, qui fut un autre carrefour pour les ressortissants d’une Belgique toute proche. Mine de rien, on se trouve sur le véritable champ de bataille qui s’étendait en réalité à la sortie de Bouvines, entre Cysoing, Gruson et Camphin. C’est ce plateau calcaire qu’avait conseillé au roi frère Guérin, évêque de Senlis et chef d’état-major de l’armée royale. Voilà pourquoi l’Histoire mit soudain le doigt sur ce petit village de Bouvines, qui sortit des ténèbres, à jamais associé au destin de la France. Le conseil était avisé. Le lieu présentait l’avantage d’être bordé d’une forêt charbonnière et de marécages, il formait donc un entonnoir où l’ennemi, plus nombreux, ne pourrait déployer ses troupes. Mais pourquoi alors avoir donné le nom de Bouvines à cette bataille ? À cause d’un pont, sur la Marck – à 150 mètres du petit pont actuel qui ne donne en rien l’idée de la rivière d’antan – qui permettrait de protéger la retraite éventuelle des troupes françaises. On a retrouvé quelques piliers de bois. Que reste-t-il sinon de Bouvines ? Aucun vestige des corps qui furent évacués par les moines de l’abbaye de Cysoing. Hormis la croix de l’ancienne chapelle, il ne reste rien.

 

 

Monsieur le maire évoque un possible centre d’interprétation qui serait installé entre Bouvines et Gruson. Centre d’interprétation : cela vous pose son village. Le CI (appelons-le ainsi) surclasse le musée, qui fait un rien poussiéreux. Ce n’est pas encore un Mémorial, titre réservé à quelques sites qui ont le droit exclusif d’incarner toute la mémoire d’événements exceptionnels – Mais un CI par définition, interprète, explique, transmet. Fini le passéisme. La région est riche. À Gruson, où habitent certains joueurs du LOSC, nombreux sont ceux qui paient l’ISF. Idem à Croix, siège d’Auchan et des 3 Suisses, qui pointe à la troisième place nationale pour l’ISF, derrière Neuilly et Cayenne. Bouvines jouxte Villeneuve d’Ascq, qui abrite les sièges de Bonduelle, Cofidis, Oxylane (ex-Décathlon), Flunch… On peut comprendre le maire de Bouvines : pour l’heure, la bataille se commémore à 15 kilomètres de là, dans la salle des batailles de Mons-en-Pevèle, où se déroula en 1304 une autre victoire française décisive, contre les Flamands encore. C’est à l’occasion des 700 ans de cette deuxième bataille qu’un élu, Cyrille Lemaire, eut l’idée d’un musée dédié aux deux combats. À la différence de Bouvines, la mairie de Mons-en-Pevèle disposait d’une médiathèque. Un autre lieu, plus éloigné encore de Bouvines, commémore 1214 : Notre-Dame de la Victoire, près de Senlis. L’émissaire du prince Louis, le fils de Philippe-Auguste, qui venait de battre Jean sans Terre et les Anglais, le 2 juillet, à la Roche-aux-Moines, (Maine-et-Loire) y aurait rejoint les troupes françaises en route vers le nord pour y annoncer leur succès. Frère Guérin, le chef d’état-major de l’armée, étant évêque de Senlis, il offrit à Philippe-Auguste un terrain pour y bâtir une abbaye consacrée à la Vierge et à la victoire. Aujourd’hui en ruines, elle se visite encore.

Mais Bouvines doit être dans Bouvines. On comprend le souhait de rapatrier chez lui la mémoire de la bataille. Comme ce soir du 3 juillet, où sur des airs de Kamelott, les acteurs bénévoles du coin crient encore : « À mort, le Capétien ! » Et qu’importe si le lendemain, la Mannschaft l’emportera sur nos Bleus. À Bouvines, on les a eus !